Afghanistan : comment reconquérir le terrain perdu, par Gérard Chaliand Version imprimable Suggérer par mail
05-06-2009
chaliand2008.jpgLE MONDE | 04.06.09 | 13h42  •  Mis à jour le 04.06.09 | 13h42

es talibans n'ont cessé d'accentuer leur avance. Le sud et l'est du pays, pour l'essentiel, hors des centres urbains, sont investis. Cela est dû à plusieurs facteurs ; le vide spatial créé par la guerre d'Irak, l'incurie du gouvernement afghan qui n'a pas répondu aux modestes attentes économiques des campagnes qui représentent les trois quarts de la population ; des aides internationales distribuées sans coordination ni contrôle favorisant la corruption et la gabegie ; une stratégie contre-insurrectionnelle impropre avec un volet surtout militaire, lui-même mal conduit. La majeure partie des troupes américaines comme de l'OTAN quittent rarement leur cantonnement et n'occupent pas le terrain. Il y a, par exemple, 11 000 hommes à Bagram, près de Kaboul, 9 000 à Kaf (Kandahar Air Field), 7 000 au camp Solerno près de Khost à la frontière pakistanaise, 7 000 au camp Bastioni au nord de la province de Helmand, 3 500 au camp Holland dans la province centrale d'Uruzgan. La proportion de ceux qui sortent de ces "bases avancées d'opérations" n'atteint pas 10 %. La crainte d'essuyer des pertes, compte tenu des opinions publiques occidentales est telle qu'on fait systématiquement appel à l'intervention aérienne, quitte à multiplier les victimes civiles.

Au total, les forces américaines n'ont mené, en sept ans, que deux embuscades avec des commandos de chasse, la dernière, avec succès, dans la vallée de Korengal (Kunar) en avril. Depuis la fin de l'année 2001, le total des pertes militaires occidentales jusqu'au début de l'année 2009 se chiffre à 1 145 morts (682 Américains, 157 Britanniques, 118 Canadiens. Aucune autre nation ne dépasse les 30 victimes). On ne peut pas mener une contre-insurrection en restant cantonnés et en étant paralysés par l'idée d'essuyer quelques pertes. On est tentés de dire que dans ces conditions il ne faut plus se mêler de conflits désignés (dits) comme asymétriques dans lesquels le faible, en définitive, est mieux armé que le fort.

En principe, la nouvelle stratégie américaine entend mener une guerre beaucoup plus offensive, centrée sur le terrain et couplée avec un volet économico-politique. Dans le même temps, il s'agit d'augmenter sensiblement le nombre des soldats de l'armée afghane, ce qui aurait dû être fait depuis longtemps. Dans quelle mesure la formation qui leur est donnée correspond-elle à la nature du conflit ? Par ailleurs, quelles sont les motivations de l'armée nationale afghane ?

Deux questions qui valent d'être soulevées. L'administration de Barack Obama commence ce que les Etats-Unis auraient dû entreprendre dès 2002. Mais à l'époque, l'objectif était l'Irak et le remodelage du Grand Moyen-Orient dont on ne reparle plus. Le vide a profité aux talibans, comme à d'autres groupes armés réorganisés à l'abri du sanctuaire pakistanais. Il faut signaler, comme j'ai pu le constater dans la province centrale d'Uruzgan, que les avancées des talibans concernent strictement les villages pachtounes.

Dans cette région mixte où il y a des populations hazara, on ne constate aucune implantation des talibans. En revanche, en milieu pachtoune, celle-ci est sensible. Parlant la même langue et partageant la même culture, les talibans ont créé des hiérarchies parallèles et mis en place une infrastructure politico-militaire par un processus classique de persuasion et de coercition. Ils se comportent, sans le savoir, en héritiers des techniques maoïstes (ce qui n'était nullement le cas, en zone pachtoune, du temps où les moudjahidins luttaient contre les Soviétiques).

La raison essentielle de la progression des insurgés est qu'ils rendent la justice au niveau des villages. Cette prérogative régalienne en l'absence de l'Etat, dont les représentants sont cantonnés dans les centres urbains, est devenue la leur.

Que faire pour reconquérir du terrain - avant une éventuelle négociation aujourd'hui engagée par Hamid Karzaï, sans chance d'aboutir pour l'instant - dans la mesure où les insurgés se sentent le vent en poupe ? Les élections prévues pour le mois d'août devraient reconduire le président Karzaï face à une opposition atomisée, celui-ci ayant coopté ses rivaux les plus dangereux avec beaucoup d'habileté tactique.

Cette fois, cependant, s'il est réélu, son gouvernement, renforcé par des ministres compétents et disposant du pouvoir, sera, en principe, tenu de fournir des résultats concernant la corruption, le trafic toléré de la drogue, l'administration à l'échelle des provinces et une amélioration de la situation des populations rurales si la sécurité est rétablie. On constate, sur le terrain, que les petits projets menés à l'échelle du village, par les paysans eux-mêmes, et une aide modeste allouée par de petites ONG donnent de bons résultats dans la mesure où les populations sont directement concernées.

La dimension régionale du conflit a toujours été importante et le Pakistan est l'épicentre de la crise dans laquelle est impliqué l'Afghanistan.

La montée en puissance des talibans pakistanais (pendjabi et pachtounes) est nette depuis deux ans, mais elle a été tolérée par l'armée pakistanaise, qui tient à démontrer l'impotence du pouvoir civil et que l'ordre, en définitive, dépend d'elle. Forte de plus de 600 000 hommes, l'armée pakistanaise contrôle pour l'essentiel la situation, en utilisant à son profit les divers mouvements islamistes combattants.

L'armée, qui est la colonne vertébrale de l'Etat, pratique une politique ambiguë d'alliance avec les Etats-Unis et de soutien aux islamistes dont les insurgés afghans, dans une perspective stratégique où l'Inde reste l'ennemi principal. L'administration Obama va devoir chercher un consensus régional laborieux entre le Pakistan et la perception de ses intérêts vitaux, l'Inde, l'Iran, la Russie, tout en menant la guerre le plus efficacement possible. Il est douteux, par exemple, que le modèle des "Awakening Councils", qui ont servi en Irak à affaiblir les islamistes étrangers, soit pertinent en Afghanistan. Au contraire, l'armement de milices locales en milieu pachtoune ne ferait, sans doute, que profiter à l'adversaire.

Il est question, à la phase actuelle, sans négliger la dimension politique qui est essentielle, d'affaiblir militairement les insurgés, qu'il est peut-être possible de diviser, d'ici la fin de l'automne 2010. Une négociation éventuelle, pour l'Etat, ne peut être entamée qu'en position de force ou du moins dans un équilibre plus favorable. L'enjeu est double : rétablir autant que possible un équilibre local et régional et, par ailleurs, éviter de paraître avoir essuyé un échec. L'avenir dira si l'objectif d'une décente non-victoire peut être atteint.


Gérard Chaliand est spécialiste en géostratégie et auteur du "Nouvel art de la guerre" (l'Archipel 2008). Il a contribué à créer le Centre d'étude des conflits et de la paix (CAPS) à Kaboul.
Article paru dans l'édition du 05.06.09